Rétention et éloignement

Les effets dévastateurs de la politique du chiffre

 

Chaque année, plus de 30 000 étrangers sont  enfermés en attente d'une expulsion, dans l'un des nombreux lieux de retention administrative qui quadrillent le territoire français. Ils n’ont pas commis d’autre délit que celui de ne pas avoir de titre de séjour en France.

 

Afin d’augmenter la proportion d’étrangers renvoyés, en 2003 le gouvernement a quasiment triplé la durée maximale de la rétention, passée de 12 à 32 jours. Il a également planifié un programme sans précédent de construction de centres de rétention, visant à plus que doubler le nombre de places en deux ans. A quel prix, non seulement financier, mais surtout humain ?

Près de la moitié des étrangers mis en rétention sont effectivement renvoyés du territoire. Les autres sortent libres mais restent sans-papiers et donc passibles à tout moment d’un retour en rétention administrative. Les causes du non-renvoi des étrangers sont connues : pas de délivrance de laissez-passer par les consulats des pays d’origine, erreurs de procédure, annulation des procédures par la justice, etc.

Ni l’allongement de la durée de rétention, ni la construction de nouveaux centres ne permettront de renvoyer tous les sans-papiers qui vivent en France. Le gouvernement cherche à donner un « signal fort » montrant qu’il « lutte efficacement » contre l’immigration irrégulière. Les centres de rétention sont ainsi devenus les instruments de gestion de l'immigration et de l'asile en France et en Europe. Les dégâts quant au respect de la dignité des personnes concernées sont considérables.

" Vols communautaires"

Depuis 2003, le ministre de l’intérieur a fixé à chaque préfecture un nombre de reconduites à la frontière à effectuer, révisé à la hausse chaque année. Pour atteindre ces « objectifs chiffrés », les services de police interpellent toujours plus d’étrangers dans des conditions inacceptables : arrestations au domicile, dans les écoles, convocations pièges dans les préfectures ! Ces opérations de police qui se transforment en rafles sont régulières. Des quartiers entiers sont bouclés et les personnes d’origine étrangère sont systématiquement contrôlées. Ces méthodes d’interpellation honteuses permettent le contrôle au faciès en toute impunité. S’ensuivent des charters appelés pudiquement « vols communautaires ».

Des centres, aux camps de rétention

Les effets cumulés de l’allongement de la durée de la rétention et de l’augmentation du nombre d’interpellations ont logiquement conduit à un engorgement du dispositif existant : les centres de rétention sont pleins en permanence.
Dès lors, un vaste programme immobilier de construction de nouveaux centres est en train de voir le jour. Aujourd’hui 22 centres de rétention, dont 3 outre-mer, et des centaines de locaux de rétention dans des commissariats de police sont utilisés. De nombreux centres se construisent un peu partout en France et d’autres s’étendent pour atteindre parfois des capacités supérieures au maximum réglementaire de 140 places. Il en est ainsi du centre de Paris-Vincennes qui devrait compter pas moins de 226 places dès le mois de juin 2006, et jusqu’à 280 places avant la fin de l’année.
On assiste à l’industrialisation du dispositif de renvoi forcé et à la déshumanisation des pratiques : les étrangers ne sont plus considérés comme des individus mais comme des chiffres.

Un enfermement scandaleux

Le placement d’enfants en rétention est particulièrement traumatisant pour leur équilibre psychologique et familial. Pourtant, les nouveaux centres seront pour la plupart équipés d’espaces « spécialement aménagés » pour les familles. Dans les centres de rétention transitent en effet aujourd’hui en grand nombre des personnes que l’administration n’y plaçait pas auparavant : personnes âgées, malades, familles avec enfants, futurs mariés interpellés parfois à quelques jours de leur mariage…


Témoignage :
De Charybde en Scylla

Madame D, 25 ans, guinéenne, arrive au centre de rétention de Bobigny avec ses trois enfants en bas-âge de 2, 4, et 5 ans. La police, sur ordre de la préfecture d’Eure et Loir, est venue les chercher tous les quatre dans leur appartement. Destination : le centre de rétention de Bobigny en attente de leur expulsion vers la Guinée.

La maman est partie de son pays d’origine à l’âge de 15 ans, elle n’a aucune nouvelle de sa famille là-bas, ni de son mari depuis qu’il a quitté il y a quelques mois le domicile conjugal. Pour les enfants, la Guinée n’évoque rien : ils sont tous les trois nés en France et sont scolarisés en école maternelle.

Les conditions en rétention sont précaires, surtout pour les enfants : pas d’eau minérale, pas de gant de toilettes, peu de jeux et ils en sont privés sous prétexte « qu’ils dérangent tout ». Très rapidement, la petite dernière de 2 ans tombe malade. Elle sera conduite à l’hôpital à deux reprises, à chaque fois la mère pourra l’accompagner pour la nuit mais les deux autres enfants devront rester seuls au centre, sans leur mère et sous la garde des agents de police.

Pendant ce temps, la procédure suit son cours : 21 jours s’écoulent et l’avant-dernier jour légal de rétention arrive enfin. La maman est rassurée, le consulat n’a toujours pas délivré le laissez-passer, indispensable à l’administration pour sa reconduite et il n’y pas de billet d’avion réservé. La sortie de la famille est prévue pour le lendemain matin à 10 heures. Pourtant, à 7 heures du matin la mère et les trois enfants sont conduits à l’aéroport sur ordre de la préfecture qui a décidé de s’acharner jusqu’au dernier moment. Elle veut obtenir le laissez-passer du consulat de Guinée. Les pressions s’accélèrent et s’intensifient sur le consulat pour que le document soit délivré directement à l’aérogare de Roissy. En vain.

Madame D et ses trois enfants sont finalement libérés avec l’habituelle injonction de quitter le territoire par leurs propres moyens dans un délai de 5 jours.

Aujourd’hui, Madame D joue à cache-cache avec les services préfectoraux : scolariser à nouveau les enfants c’est aussi courir le risque de se faire repérer et interpeller à nouveau, avec cette fois-ci le risque d’encourir une peine de prison et une interdiction du territoire pour n’avoir pas exécuté la mesure de reconduite à la frontière.

Il existe aujourd’hui 1200 places en rétention. En 2008 il en est prévu 2700.
source : Comité Interministériel de Contrôle de l’Immigration (CICI), 2005.

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